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Rebecca Enonchong : « le principal frein à la révolution digitale en Afrique, c’est la frilosité des dirigeants politiques »


Moins de bureaucratie et plus de confiance des dirigeants politiques sont pour elle les conditions d’accélération de la révolution digitale  en Afrique. Sa société AppsTech vend des solutions pour les applications d’entreprise dans plus de 40 pays dans le monde et elle compte près de 70 000 abonnés sur son compte Twitter (@Africatechie). Rebecca Enonchong est une des entrepreneures du numérique en Afrique les plus influentes aujourd’hui. Alors que la troisième édition du salon Vivatech (Paris) abritera pour la première fois un espace dédié à l’Afrique, elle fait le point sur la transition numérique en Afrique.

Plus que des moyens financiers ou une quête de réseaux, elle plaide pour plus de libération de l’inventivité et moins de bureaucratie.   Si vous deviez donner une priorité absolue pour qu’advienne la transition numérique en Afrique, quelle serait-elle ? Incontestablement, il faut que la transition numérique en Afrique soit portée par une vraie volonté des dirigeants politiques.

 

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Fondatrice de l’entreprise AppsTech, Rebecca Enonchong est une grande voix du numérique en Afrique.

 

Le principal frein à la révolution digitale en Afrique aujourd’hui vient de leur frilosité. Il faut qu’ils cessent de craindre le numérique. Aujourd’hui, ce secteur les intéresse, mais ils y voient toujours un potentiel facteur de contestation, un accélérateur des révolutions comme cela fut le cas lors des Printemps Arabes. Il faut de la pédagogie pour convaincre les dirigeants que cela peut surtout apporter du développement et aider leurs peuples. Il n’y a rien de craindre de WhatsApp, Facebook et autres !

De plus, la technologie et le numérique ne se limitent pas aux réseaux sociaux : il y a une vraie méconnaissance et une incompréhension de cette industrie par les dirigeants. Prenez l’Ouganda : l’écosystème du pays est évolué, prêt à décoller, Mais les nouvelles lois envisagent de taxer les blogs. Idem en Tanzanie. En 2018, on taxe le seul fait de s’exprimer ! On ne penserait pas que ce sont les pays les plus répressifs et pourtant… Donc si j’avais une priorité, ce serait celle-ci : que les dirigeants ne soient pas une entrave à l’expansion de l’économie numérique.

On dit souvent que les freins sont aussi physiques, au niveau des réseaux et des équipements informatiques. Pourtant, Deloitte prévoit un doublement du nombre de smartphones entre 2016 et 2020 pour arriver à 660 millions : pénurie de réseaux ou vision caricaturale ? Le problème, au-delà du réseau physique, c’est l’énergie. Nous avons des coupures d’électricité quotidiennes.

Nous en avons eu quatre cet après-midi, chacune durant entre 5 et 20 minutes. Aussi, nous devons trouver des contournements et utiliser des solutions moins énergivores. Or les tablettes et les smartphones consomment moins que les ordinateurs. Nous ne faisons donc pas la course à la consommation d’énergie. L’Afrique est mobile first et mobile only ! Le téléphone n’est pas le second outil après l’ordinateur, c’est le seul outil, y compris pour le travail.   Quid des inégalités en matière de numérique ? Sont-elles plutôt territoriales, générationnelles ou de revenus ?

Il y a deux types d’inégalités qui coexistent. D’abord, les inégalités structurelles entre les villes et les campagnes. Les réseaux, l’énergie vont d’abord vers les villes et les écarts de taux d’accès sont très conséquents. Mais, selon moi, la principale inégalité relève de la pyramide des âges plus que de classes sociales. Les jeunes de tous horizons sociaux investissent une très grande part de leurs ressources dans le numérique contrairement aux autres générations.

Un élément que l’on n’a pas forcément en tête vu d’Europe, c’est que les smartphones sont moins chers en Afrique et donc accessibles y compris aux milieux populaires. La marque chinoise Tecno a créé, uniquement pour le marché africain, un smartphone vendu entre 25 et 30 euros. D’où l’engouement sans barrière sociale. Enfin, concernant le financement de cette transition numérique, le seed funding (ndlr : capital d’amorçage indispensable au lancement de l’activité) arrive aujourd’hui alors qu’il n’était pas du tout développé il y a encore deux ans. Nous avons de plus en plus de réseaux qui s’établissent partout, dont une soixantaine de réseaux de business angels répartis à travers le continent de façon assez équilibrée. Les inégalités sont donc avant tout une question de dynamique générationnelle plus que de différences sociales.

Avez-vous une explication aux différences d’avancement dans la révolution digitale des pays africains ? Est-ce une différence d’ordre culturel ? Il y a clairement un fossé gigantesque entre les pays anglophones et francophones en matière de transition numérique en Afrique ! On dit qu’une bonne transition vers l’économie numérique pourrait faire gagner 3 % de PIB aux pays et sauver des vies : tout le monde a intérêt à ce qu’elle ait lieu, mais tout le monde ne s’en donne pas les moyens.

Le numérique a besoin d’un environnement législatif et fiscal favorable. AppsTech a été lancée aux États-Unis et nous avons rapidement ouvert des filiales dans d’autres pays ce qui nous permettait de faire des comparaisons. Quand nous sommes venus en Afrique, la différence de normes et de fiscalité directe entre pays anglophones et francophones n’était a priori pas énorme. En réalité, les pays francophones ont toute une série de taxes cachées qui freinent vraiment le développement.

Or les entreprises du numérique ont besoin d’aller plus vite et donc d’un soutien fort à l’amorçage. Les pays francophones font le contraire. Quelques exemples : au Cameroun, ils ont voulu limiter les procédures administratives de création d’entreprise, ce qui partait d’une bonne intention. Mais il reste des aberrations kafkaïennes comme le fait que pour ouvrir un compte en banque, il faut un reçu des services d’impôts lui-même subordonné au fait d’avoir un bail locatif. Or les start-ups sont souvent lancées dans des incubateurs où elles ne payent pas de loyer ! En somme : si vous êtes une start-up, l’État vous oblige à louer un local à l’année juste pour avoir des papiers bancaires ; c’est de la folie. Vous pouvez aussi créer vos propres statuts d’entreprise, mais un notaire doit les valider. Ce type de dépense n’existe nulle part ailleurs. Aux États-Unis, j’ai monté une société, en ligne et en cinq minutes, avec tous les documents officiels ! Les pays francophones doivent comprendre qu’ils se mettent eux-mêmes des boulets au pied dans la course à l’innovation.

Pour finir sur une note optimiste : dans quels secteurs, cette révolution digitale est-elle déjà à l’œuvre ? Partout ! Mais principalement dans la santé, l’éducation et l’agriculture, ainsi que dans le secteur de la gouvernance.

En matière de santé, le fait qu’un médecin puisse soigner davantage de personnes via la télémédecine est une avancée gigantesque pour les territoires où les structures de soin sont peu nombreuses. Au-delà de cela, au Cameroun, Arthur Zang a inventé le Cardio-Pad, une machine de diagnostic des pathologies cardiaques. Au Kenya, le développement des consultations en ligne atteint des niveaux sans équivalent. Dans l’agriculture, la start-up ghanéenne Agrocenta a gagné cette année le challenge mondial Seed Stars et a reçu 500 000 dollars pour développer une plateforme qui permet d’acheter, vendre et de se renseigner sur les productions agricoles grâce au mobile money.

Cela permet d’augmenter les revenus des agriculteurs, de limiter les invendus et le gâchis, et donc de lutter contre la faim. Dans le secteur de l’éducation, je citerai Eneza, une start-up basée au Kenya et qui compte trois millions d’utilisateurs. Il s’agit de mini-tutorat utilisé par les étudiants qui posent des questions et reçoivent des réponses en temps réel. Dans la même veine, Tuteria au Nigeria a gagné le prix de la World Academy (ndlr : également lauréate de la deuxième édition du concours Digital Africa de l’AFD).

Toutes ces récompenses internationales prouvent que l’Afrique a pleinement sa place en tête de la course à l’innovation. Enfin, le numérique aura un impact révolutionnaire sur la gouvernance publique. De plus en plus de gouvernements et d’États utilisent le mobile money pour leurs services publics : dans la moitié des pays d’Afrique, on peut payer ses impôts et ses charges en ligne. Cela diminue fortement la corruption ainsi  que les coûts de collecte des charges. Tout le monde y gagne et c’est une révolution digitale très rapide.

Propos recueillis par Vincent Edin.

15 mai 2018

Source : ideas4development.org

 


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