Les clients s’en donnent à coeur joie ce samedi à l’entrée de l’AD Delhaize du boulevard Anspach, au coeur de Bruxelles. Un grand bac a été installé devant l’entrée du magasin. Ceux qui le souhaitent peuvent y jeter les plastiques qu’ils estiment superflus. Les concombres sont déballés, les brocolis et poivrons aussi. Une dame verse ses céréales dans un bocal, avant de se débarrasser de l’emballage.

C’est la première fois qu’une action citoyenne de ce type – une  » plastic attack « , comme l’on dit dans le jargon – est organisée chez nous. Venu du Royaume-Uni, le concept a pour but de dénoncer la surabondance d’emballages en plastique dans la grande distribution. C’est bien simple : on en trouve quasiment partout !  » Depuis les années 1960, la production de plastique a été multipliée par 20 « , affirme Jeroen Verhoeven, chargé de mission sur le plastique chez Greenpeace, présent lors de cette première  » attaque « . Il y a aujourd’hui au niveau mondial 78 millions de tonnes de plastique, dont 40 % sont utilisées dans des emballages à usage unique. Seuls 14 % de tout ce plastique entrent dans la chaîne de recyclage, avec au final 2 % de plastique recyclé proprement dit.  »

Des sacs réutilisables… recyclés ?

Ces derniers temps, les groupes de distribution ont pris plusieurs mesures en matière de sacs en plastique, essentiellement pour se conformer à la loi ( lire l’encadré  » La chasse aux sacs à usage unique « ).  » Cela fait 10 ans que nous avons arrêté de distribuer gratuitement des sacs en plastique à la caisse, explique-t-on chez Delhaize. Aujourd’hui, nous ne vendons plus que des sacs réutilisables composés de matières recyclées.  » Même chose chez Carrefour, alors que Colruyt se targue pour sa part de ne jamais avoir proposé de sacs à la caisse.  » Les clients peuvent opter pour des bacs pliants, des caisses en carton recyclé ou encore les caisses d’emballages des produits que nous plaçons à l’entrée de nos magasins « , dit-on du côté de la firme de Hal.

Concernant les sacs de caisse réutilisables, le responsable de Greenpeace met en garde.  » L’interdiction de délivrer des sacs gratuitement est une bonne chose, dit-il. Mais sac recyclable ne veut pas forcément dire sac recyclé. Il y a là une confusion. Il faudrait plutôt se tourner vers des matières qui ne posent pas de problème comme des sacs en coton.  » Tant Delhaize que Carrefour incitent les clients à rapporter leurs sacs réutilisables troués en échange de sacs neufs. Mais ces sacs sont-ils vraiment recyclés ? A domicile, ils ne peuvent en tout cas pas encore être jetés dans les PMC. Atterrissant dans le sac à déchets ménagers résiduels, ils sont finalement incinérés.

Papier et « greenwashing »

En dehors des caisses, il y a un autre endroit dans nos supermarchés où le sac en plastique a longtemps régné en maître : le rayon  » fruits et légumes  » et ses célèbres sacs en polyéthylène. Ces derniers sont interdits en Wallonie depuis le début de l’année, et ils le seront également à Bruxelles dans quelques mois. Alors les grandes surfaces se sont préparées. Que penser de leurs initiatives ? Chez Delhaize, on a fait le choix du papier.  » Cela nous coûte plus cher, reconnaît Roel Dekelver, porte-parole de l’enseigne au lion. Mais c’est un effort que nous faisons, et qui n’est absolument pas répercuté dans les prix. Nous menons également des tests dans quelques magasins avec des sacs payants en coton Fairtrade.  »

 » Les sacs en papier ne sont pas forcément une meilleure solution, estime Jeroen Verhoeven. Car cela reste des sacs à usage unique.  » Pour certains, cette stratégie  » papier  » serait même un bel exemple de greenwashing.  » Ces sacs prennent énormément de place, assure Erik Vanderlinden, directeur de The Compost Bag Company, une entreprise fabricant des sacs biodégradables. Pour un camion rempli de nos sacs, il faut deux camions et demi de sacs en papier. Par ailleurs, alors que la pesée des fruits et légumes se fait de plus en plus souvent à la caisse pour éviter la fraude, un sac en papier ne permet pas de voir directement de quel produit il s’agit.  »

Comment la grande distribution s'organise face aux "plastic attacks"

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Des sacs biodégradables… en attendant

Carrefour a pour sa part opté pour ce type de sac biodégrabable.  » Nous menons également des tests dans une dizaine de magasins avec des sacs réutilisables en textile, explique le porte-parole de la chaîne, Baptiste van Outryve. Colruyt, de son côté, est en pleine transition. En dehors de sa chaîne biologique Bio-Planet dans laquelle le groupe propose déjà des sacs compostables pour les fruits et légumes, le détaillant affirme avoir pour ambition de  » trouver une alternative durable pour les sacs en plastique utilisés dans les espaces fraîcheur des autres enseignes « .  » Un projet est en cours, dit-on chez Colruyt. Il vise à tester différentes alternatives, y compris les alternatives réutilisables. Nous examinons l’impact environnemental de ces sacs, la facilité pour le client et l’efficacité dans nos magasins. En Wallonie et à Bruxelles, nous allons travailler temporairement avec des sacs compostables dès juin afin de nous mettre en accord avec la loi. Mais nous sommes conscients qu’il s’agit là d’une étape intermédiaire jusqu’à ce que nous ayons trouvé une meilleure alternative.  »

De fait, l’utilisation au rayon  » fruits et légumes  » de sacs en plastique à usage unique biosourcés et compostables à domicile n’est admise que de manière temporaire. Jusqu’en février 2020, pour être précis. Colruyt et Carrefour devront donc s’y préparer…

39 % de plastique recyclé en Belgique

La question des sacs n’est toutefois qu’une toute petite partie du problème. Un supermarché est pour ainsi dire rempli de plastique. Dans tous les rayons, on trouve des emballages ou parties d’emballages en plastique.  » Aujourd’hui, nous recyclons en Belgique 39 % de l’ensemble du plastique, explique Cédric Slegers, directeur adjoint de l’association Go4Circle. Nous sommes parmi les bons élèves. Le Parlement européen vient d’entériner un paquet législatif qui prévoit notamment que 55 % des déchets en plastique soient recyclés d’ici 2030.  »

A ce jour, seuls sont recyclés chez nous les déchets qui atterrissent dans le fameux sac bleu, sac qui devraient s’ouvrir dès l’année prochaine à d’autres déchets.  » A présent, le véritable enjeu est de trouver des entreprises qui acceptent d’utiliser le plastique recyclé, souligne notre interlocuteur. Il s’agit d’un marché plus volatil, donc plus risqué pour les industriels. Quand Nestlé, par exemple, annonce son ambition de réaliser des emballages 100 % recyclables ou réutilisables, on est en plein dans le greenwashing. Tout est potentiellement recyclable, cela ne veut rien dire du tout. J’aurais préféré que le groupe annonce que 100 % de ses emballages allaient contenir de la matière recyclée, ce qui tout à fait différent.  »

Oranges pelées et oeufs écalés

Au-delà de l’enjeu du recyclage se pose aussi (et peut-être d’abord) la question de la sur-utilisation du plastique. Est-il vraiment nécessaire d’emballer des concombres, des brocolis, des poivrons, etc. dans du plastique ? Tant chez Delhaize que chez Carrefour, on jure la main sur le coeur faire des efforts pour éviter les emballages superflus et pour rendre les emballages nécessaires plus durables.  » Nous avons revu nos sacs à pain pour les rendre biodégradables et biocompostables, explique-t-on chez Carrefour. Les pots de nos herbes fraîches sont également biodégradables et nous avons retravaillé toute une série d’emballages bios.  » Le distributeur français permet en outre à ses clients de venir avec leurs propres récipients aux rayons boucherie, poissonnerie et traiteur.

Chez Delhaize, on propose désormais des céréales, noix, etc., en vrac dans certains points de vente ; et le distributeur au lion teste la gravure au laser sur les produits bios. Les deux distributeurs insistent toutefois sur la fonction de l’emballage.  » L’appellation ‘bio’ doit obligatoirement figurer sur les produits biologiques, rappelle Baptiste van Outryve. L’emballage permet par ailleurs à ces articles de ne pas être contaminés.  »  » Les légumes emballés peuvent se conserver plus longtemps, ce qui permet d’éviter le gaspillage « , embraie Roel Dekelver.

Un argument réfuté par Greenpeace.  » Une étude démontre le contraire, affirme Jeroen Verhoeven. Les déchets alimentaires ont augmenté autant que les déchets plastiques. En réalité, les emballages font que l’on achète trop. Et il y a de plus en plus d’emballages à usage unique pour des produits dont on cherche vraiment l’utilité comme des oranges déjà pelées ou des oeufs durs écalés. C’est aberrant !  »

Robuust a lancé la vague des épiceries « zéro déchet »

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 » Un concombre emballé dans du plastique ? Cela fait longtemps que je ne vois plus cela !  » A 29 ans, Savina Istas dit ne mettre plus un pied dans une grande surface.  » Sauf pour acheter du papier WC « , s’amuse-t-elle. Ses courses, elles les fait entièrement… chez elle. Ou plutôt chez Robuust, le magasin  » sans emballages  » qu’elle a lancé en 2014 à Anvers.  » Je voyais bien les poubelles que je mettais à la rue toutes les semaines, explique la jeune femme. Ce n’était plus possible. Elle imagine alors un magasin où les clients viendraient s’approvisionner avec leurs propres récipients. Dans les rayons de cette épicerie pas comme les autres, on trouve des fruits, des légumes, du pain, des céréales, du riz, du chocolat, de la confiture, du thé, du café, etc. Le tout bio !  » Quand cela est possible, nous privilégions les produits locaux « , précise la gérante. En matière de produits ménagers, Robuust propose de la poudre à lessiver, du liquide vaisselle, du déodorant, du gel douche ou encore du dentifrice. La viande, que la responsable a décidé de bannir de son alimentation, est en revanche absente des rayons.

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Le discours des supermarchés sur les fonctions de l’emballage ?  » Les ingrédients de nos produits ainsi que les dates de péremption sont affichés en magasin, dit la gérante. Certains clients les recopient, d’autres pas. En ce qui concerne la fonction de protection de l’emballage, tous nos articles sont frais et se conservent très bien.  » Savina Istas l’assure : le fait que la grande distribution se mette à faire plus de vrac est encourageant.  » Mais pour que cela soit vraiment crédible, elle ne doit pas se cantonner à quelques références « , dit-elle. Ce qui est certain, c’est que l’initiative anversoise a lancé le mouvement. Depuis l’ouverture de ce premier magasin  » zéro déchet « , les projets du genre se multiplient dans le pays.

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La chasse aux sacs à usage uniqueDans une directive de 2015 modifiant la directive européenne de 1994 relative aux emballages et aux déchets d’emballages, le Parlement européen et le Conseil indiquent que  » les Etats membres prennent des mesures visant à réduire durablement la consommation de sacs en plastique légers sur leur territoire « . Les mesures prises, dit le texte, peuvent comprendre l’une ou l’autre des mesures suivantes : soit l’adoption de mesures garantissant que le niveau de la consommation annuelle ne dépasse pas 90 sacs en plastique légers par personne au 31 décembre 2019 et 40 sacs en plastique légers par personne au 31 décembre 2025, les sacs en plastique très légers pouvant être exclus des objectifs de consommation nationaux ; soit l’adoption d’instruments garantissant que, au 31 décembre 2018, aucun sac en plastique léger n’est fourni gratuitement dans les points de vente, les sacs en plastique très légers pouvant être exclus de champ d’application de ces mesures.

Chez nous, chaque Région a pris des dispositions pour se conformer à cette directive. A Bruxelles et en Wallonie, les sacs de caisse en plastique jetables sont interdits depuis, respectivement, le 1er septembre 2017 et le 1er décembre 2017. Une interdiction qui, à partir du 1er septembre 2018 à Bruxelles, et déjà depuis le début de l’année au sud du pays, vaut également pour tous les autres sacs utilisés dans l’espace de vente des détaillants (on pense notamment aux sacs pour fruits et légumes). Quelques exceptions sont toutefois prévues. Pour les fruits et légumes par exemple, il sera possible d’utiliser, jusqu’au 29 février 2020, des sacs en plastique à usage unique pour autant que ces derniers soient biosourcés et compostables à domicile.