Intérims de quelques jours, prestations via la SMart, stages plus ou moins rémunérés, etc. : l’entrée des jeunes sur le marché du travail est devenue souvent bien chaotique. Ce chaos tend désormais à se reproduire à l’autre bout de la carrière professionnelle car les entreprises se séparent de leurs travailleurs âgés et le recul de l’âge légal de la pension risque d’accentuer le mouvement. La Belgique a pu le constater ces derniers temps avec les plans de départ chez Axa et ING notamment.

Au lieu de céder au découragement, certains rebondissent en créant leur propre entreprise. Ils sont de plus en plus nombreux à adopter cette posture offensive : en cinq ans, le nombre d’indépendants qui se lancent à plus de 50 ans a augmenté de 29 %, selon les statistiques de l’Inasti. C’est 10 points de plus que la progression totale sur la même période. Les 50 + représentent désormais 14,3 % du total des nouveaux indépendants.  » Nous recevons effectivement de plus en plus de travailleurs âgés et avec un âge d’ailleurs de plus en plus avancé, explique Florence Herman, conseillère chez Azimut, l’une des 12 structures d’accompagnement à l’autocréation d’emploi (SAACE) agréées en Wallonie. Au début, nous n’avions quasiment personne de plus de 45 ans. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’accompagner des gens dans la soixantaine.  »

La voie la plus classique est alors de s’appuyer sur son réseau professionnel et l’expertise accumulée au cours de sa carrière pour devenir consultant. Mais certains en profitent pour prendre un virage à 180 ° et réaliser ce fameux rêve d’enfant qui trottait toujours dans un coin de leur tête.  » Oui, cela arrive, mais c’est beaucoup plus rare « , nuance Florence Herman. Elle a par exemple accompagné un ancien cadre d’un secrétariat social qui s’est installé comme… plafonneur et qui est, dit-elle,  » très heureux « .  » Nous sommes des catalyseurs, pas des porteurs d’affaires, enchaîne Marine Troisfontaines, directrice de Job’In, une autre SAACE. La personne doit développer son propre projet à partir de ses ressources et de ses idées. Notre job, c’est de les amener à se poser les bonnes questions, pas à monter le projet à leur place. « 

Entre abattement et excitation

Le public qui arrive dans ces structures est traversé par des attitudes contradictoires. D’une part, la personne doit se remettre du coup sur la tête que représente le licenciement.  » Quand l’employeur chez qui vous avez presté 20 ou 30 ans vous dit qu’il n’a plus besoin de vous, que vous êtes trop vieille, on peut se sentir complètement fini, confie Gisèle Maréchal, qui a vécu cette expérience et est désormais coach en reconversion chez 4T agency. Il faut réussir à fermer la porte de l’entreprise, à dépasser ses émotions, voire sa colère, pour aborder la suite sereinement.  »  » Un licenciement, ce n’est jamais anodin, précise Marine Troisfontaines. Il faut l’avaler pour pouvoir transformer ce coup du sort en opportunité. Les personnes qui étaient déjà des moteurs dans leur entreprise, des porteurs de projets, rebondiront souvent plus facilement.  »

 

A côté de cet abattement, il y a, d’autre part, une forme d’excitation face à un défi tout nouveau. On connaît le métier, on voit les opportunités, on a le cas échéant un peu d’épargne ou un revenu garanti de son ex-employeur. Bref, on veut foncer.  » C’est le grand danger, insiste Florence Herman. En partant dans la précipitation, vous n’avez qu’une seule garantie : vous allez foncer dans le mur.

Vous venez d’une entreprise avec son service informatique, son service marketing, son service communication et vous vous retrouvez seul, ajoute Clarisse Ramakers, directrice du service d’études de l’UCM. Même si vous connaissez très bien votre métier, il faut savoir gérer tout cela.  » La maturation des projets entrepreneuriaux prend facilement une bonne année, en tout cas si le concepteur veut en vivre correctement.  » On ne se lance jamais trop tard, assure Marine Troisfontaines. Il faut prendre le temps d’affiner son projet et de l’asseoir sur du solide.  »

La crainte de manquer d’argent

Pour se lancer efficacement, il faut donc un bon projet bien entendu et une certaine sérénité. Y compris financière.  » Tant que l’on a peur de manquer d’argent, on n’est pas en capacité de regarder l’avenir de façon positive, déclare Gisèle Maréchal. Les 50+ ont peut-être payé leur maison ou n’ont plus d’enfants aux études, c’est alors le moment de refaire ses comptes et de voir ce dont on a réellement besoin.  » Tous les accompagnateurs insistent aussi sur le soutien de l’entourage : sans l’appui, ne serait-ce que moral, de la famille et des amis, la plupart de ces rebonds sont voués à l’échec.

Gisèle Maréchal plaide pour le co- entrepreneuriat, afin de contourner l’écueil de la solitude. Après avoir travaillé en équipe pendant 20 ou 30 ans, il n’est en effet pas simple de se retrouver sans le moindre collègue. Les espaces de coworking constituent aussi une précieuse carte pour le néo-entrepreneur de plus de 50 ans.  » L’entrepreneuriat favorise les liens intergénérationnels, constate Florence Herman. Ils ne se regardent pas comme des plus jeunes et des plus vieux, mais comme des gens qui lancent leur boîte, ils coopèrent, ils se filent des tuyaux, échangent des bonnes pratiques…  »

Une carrière qui atterrit en douceur

Toutes les histoires sont individuelles. Mais elles ont des traits communs. Nos entrepreneurs âgés ont le plus souvent une envie de ralentir le rythme et de fonctionner plus à l’envie qu’à la stricte rentabilité. Ils aménagent en quelque sorte l’atterrissage en douceur de leur carrière professionnelle, à une période où les besoins financiers sont un peu moins aigus. Cet atterrissage est facilité par les divers plans de restructuration, avec leurs guichets de départ pour les 50 ou 55+. Ces plans bénéficient du soutien fiscal de l’Etat. Peut-être les prochains gouvernements devront-ils réfléchir à d’autres formes de soutien, en dehors des plans de restructuration, car la question de l’emploi des travailleurs âgés ne devrait pas perdre en acuité dans le futur…

 » Tous les projets entrepreneuriaux n’aboutissent pas et cela fait partie de notre métier de conscientiser correctement les personnes, précise Marine Troisfontaines. Même s’il ne débouche pas sur la création d’une entreprise, le parcours améliore l’employabilité de la personne. Elle s’est remobilisée, s’est formée, a bien évalué ses forces et faiblesses. Mais, évidemment, pour nous, la plus belle récompense, c’est quand nous voyons la lumière dans les yeux de celles et ceux qui se sentent prêts à lancer leur projet.  »

Ces entreprises  » tardives  » ne fonctionnent pas tout à fait comme les autres. Les gestionnaires ont appris à prendre un peu de recul.  » Ils sont porteurs de solutions, estime Florence Herman. Ils ont vu plein de choses dysfonctionner dans les entreprises et essaient de ne pas les reproduire.  » Cela va de la lenteur et des process inhérents aux grosses structures, jusqu’au manque de reconnaissance du travail fourni plusieurs fois évoqué dans nos témoignages.  » La volonté de ces entrepreneurs âgés de tester l’intelligence collective et de mettre en avant le respect des collaborateurs est saisissante, conclut la conseillère d’Azimut. Une des personnes que j’accompagnais m’a dit un jour ‘Nous sommes les entrepreneurs de demain’. Je pense qu’elle a raison.